Les viols « libertins » sont-ils des viols comme les autres ?

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Le 17 juillet 2026, Le Monde, par la plume de Lorraine de Foucher et Jérôme Lefilliâtre, publiait une série de quatre reportages sur la mise en examen de 19 hommes, dans la région de Bordeaux, pour viols, crimes sexuels avec torture ou acte de barbarie. (Tu peux retrouver cela : ici )

L’enquête se nomme Affaire des viols « libertins » et tout repose sur le titre.

J’ai lu trois articles sur les quatre, le troisième volet étant une pure description des sévices d’une des victimes pendant 48h, lors d’un « soirée spermique ». Mes proches m’ont envoyé des captures d’écran de la justification des journalistes sur « pourquoi décrire le plus possible le calvaire d’une victime », pour me permettre de répondre aux arguments avancés, car elle se trouve dans l’épisode 3. Je ne reviens pas sur l’emprise et le contrôle coercitif de l’épisode 2. J’insiste sur les nouveaux, les « mecs biens » et la réception d’un tel article.

Contrairement aux journaliste du Monde, je ne fais pas mention des actes de tortures et de barbarie dans cet article. Tu peux lire tranquillement.

Une écriture graphique à questionner

Ce qui m’a le plus frappé dans les différents épisodes, c’est le manque total d’égard pour celles et ceux qui lisent. Aucun avertissement. En revanche, on nous indique bien que le journaliste, HOMME, ne travaillait pas plus de trois heures sur l’enquête et que c’était dur, et que c’était… Bref. On se sait. Mais cela n’a pas empêcher de décrire.

En effet, plusieurs fois, les auteurs ont des descriptions très graphiques ou balancent des détails au milieu de paragraphe assez banal : mention de zoophilie, insultes sexistes écrites directement, description d’actes dégradants de manière très explicite. Aucune mention de la difficulté à lire l’enquête, alors que j’ai eu plusieurs fois la nausée. Le lecteur s’arrête sur les détails, comme si décrire l’insoutenable permettait de déclencher l’empathie. On rappelle que ce point a déjà été tranché en pédagogie historique et féministe : décrire des sévices ne permet pas de déclencher l’empathie mais empêche la discussion de fond. Le cerveau traitant déjà ce qui est difficile à concevoir.

Le titre aussi interroge : « Affaire des viols « libertins » en Gironde : la mise en examen historique de 19 hommes, pour des crimes sexuels avec torture ou acte de barbarie. » Même si on parle bien de lieux libertins, comme le site Wyylde, le Cap d’Agde, les boîtes libertines de Bordeaux et de campings, il est étonnant de voir ce titre qui relie le viol au milieu libertin. On rappelle que les VSS concernent tous les milieux, et qu’il ne sert à rien de saucissonner les milieux pour déclarer que le MeToo est fait. Dans une analyse systémique, on ne compartimente pas. Même si je comprends l’intention derrière ce titre.

Cela manque de liant féministe dans tout cela. Cela manque aussi de formation sur la réception de tel article. Et j’irai même plus loin : on sent qu’il y a une certaine méconnaissance du milieu et des recherches universitaires autour de cela. L’affaire Pélicot nous a nourri quand même fortement d’analyses sur ces points. (Voir la tribune de Valérie Rey Robert et Ludi Demol Defe : Procès de Mazan : « Présenter les accusés comme des victimes de la pornographie ou de leur sexualité contribue à la culture du viol »)

Ce que nous apprend l’article sur le « milieu » et les nouveaux.

Mon propos n’est pas de justifier ou non le lien entre viol et milieu libertin et/ou de défendre un milieu qui est aussi divers que varié. Il n’y a pas non plus chez moi de hiérarchie entre libertins et polyA, donnant au second la vertu de toujours prendre en cause les sentiments de l’autre (non). Mon propos est plutôt celui d’une femme qui regrette le traitement fait sur les sexualités « non normées ». Et je rajouterai même : je m’inquiète des dérives d’un milieu que je connais bien, tout en sachant qu’il représente parfaitement la société dans laquelle nous vivons.

Prenons l’épisode un : on y décrit Olivier, un homme « simple, doux et sympa » , qui est arrêté deux mois après son mariage. Un homme qui aime le sexe mais qui respecte les femmes et sait ce que c’est le viol. Dans l’enquête, il est dit d’Olivier :

Il a bien fréquenté les clubs et saunas spécialisés à Bordeaux, mais il n’aime pas vraiment ça, il trouve qu’il y fait trop chaud. Il préfère se rendre chez des particuliers rencontrés sur ce site Internet français, Wyylde, qui promet à ses abonnés payants de pouvoir « exprimer leur sexualité en toute liberté ». Le slogan correspond à la vision qu’a Olivier D. du libertinage, à savoir « des relations récréatives entre adultes consentants ». Ce qui n’exclut pas, selon lui, « une certaine forme de perversité ». Bien sûr, sa sexualité n’a qu’une boussole, le plaisir des femmes, et jamais il ne forcerait une partenaire à des actes sexuels qu’elle refuse – il sait très bien ce qu’est légalement un viol. Olivier D. se voit comme un homme « doux et sympa ».

Pourtant, Olivier viole la femme de l’homme rencontré sur Wyylde.

Plus loin, l’article nous décrit un viol collectif : « Quand elle commence à dire non, c’est bon signe », se réjouit l’organisateur.

Il est raconté ensuite que Olivier a passé une soirée « étrange » et qu’il s’interroge. Mais il a été rassuré car les autres hommes trouvaient tout cela normal et il a eu une fellation.

Bon. C’est tout le problème de la question de la norme et de celui ou ceux qui la produisent.

Quasi tout le monde a envie d’être une personne bien, et notamment pour les hommes, cette norme du « mec bien » est très forte depuis plusieurs décennies. Les normes sont différentes selon les époques : accepter que sa femme travaille sans remarque, mais ne pas s’occuper des gamins, s’occuper des gamins, mais que des choses visibles, dénoncer les VSS mais continuer de penser qu’on n’a jamais violé.

Dans notre cas, ici, Olivier est persuadé d’être un mec bien, qui respecte les femmes, et il ne connaît pas les normes du milieu. Inexpérimenté, il fait confiance aux autres hommes, qui, c’est sûr, sont eux aussi des mecs biens : il viole donc, comme les autres hommes.

Mais Olivier se trompe. Et il n’est pas le seul homme à se tromper quand ils pratiquent le libertinage. Il n’y a pas de codes différents entre le libertinage et les autres sexualités. Olivier est persuadé que son petit appendice lui permettra de rentrer dans un cercle très fermé de coquins du coin, sans s’interroger sur ce qu’est le consentement et comment il est exprimé. Et surtout, Olivier catégorise sûrement les femmes : les salopes, qui disent non quand elles pensent oui, et les autres, celles avec qui on se marie.

Plus loin, Olivier dit qu’il avait peur du jugement des autres hommes s’il avait émis un doute, et puis il faisait partie d’une communauté. Il pensait que c’était la communauté libertine, mais c’était celle des violeurs. Bizarrement (lol), c’est une communauté beaucoup plus répandue que la première.

Ce que j’ai envie de dire aux hommes qui pratiquent le libertinage.

Vous n’êtes pas le centre de cette communauté. Vous produisez de la norme qui nous oppressent, où le consentement est souvent mis de côté. Vous pensez sincèrement que vous n’avez jamais violé. Mais le consentement, c’est avoir toutes les clés en main. Votre refus de faire des test IST/MST, de mettre des capotes, de ne pas prendre soin des amantes de passage, de ne pas demander quelles sont les limites, de partir du principe que tout est autorisé et de demander vite fait le consentement avant de mettre un doigt dans un cul et/ou une bite dans une bouche : tout cela est un problème et pose déjà des questions de consentement.

Vous reprochez souvent aux femmes de se méfier et de partir trop souvent sur le principe « tous pourris » (Yes, All Men). Et bien, vous devriez faire exactement la même chose avec vos potes et tout homme rencontré. Ainsi, cela vous éviterait de vous retrouver dans un gang bang non consenti et aux Assises quelques années plus tard. Vous devriez privilégier le confort de partenaire qui subissent vos fantasmes et vos désirs, au lieu de venir nous casser les ovaires à nous dire toutes les semaines, que vous, c’est sûr, vous êtes un mec bien.

Soyez actif dans les questions de consentement. Oui, vous pouvez partir d’un moment que vous ne trouvez pas safe, même si vous êtes inexpérimentés. Oui, vous pouvez même ARRÊTER des actes, en demandant explicitement si cela va. C’est ça être actif dans la lutte contre les violences sexuelles et sexistes.

Mais ce que je dis pour le libertinage vaut pour toutes les sexualités, que ce soit pour le BDSM, pour la vanille, et même celle que vous faites avec votre partenaire tranquillement le dimanche soir.

Penser le viol en domination

Je pensais continuer pour parler des lieux de sociabilité, que ce soit Wyylde ou le Cap d’Agde. Je voulais parler de comment réinventer les lieux de rencontres et comment nous pouvions créer de la norme sur tout cela, comment nous pouvions recréer des fantasmes et des lieux de liberté, qui prennent en compte le consentement.

Mais je sens que je m’éloigne petit à petit des articles du Monde.

Et il est important de marteler : je pense que les viols « libertins » sont des viols comme les autres. Et je pense même, qu’en rajoutant de l’horreur, avec des détails graphiques, on peut tomber facilement sur une classification des viols : entre le « bon » et le « mauvais » viol, entre celui qui est mérité car trop de risque et celui qui montre une certaine pureté.

Beaucoup de jeunes femmes pensent que les viols ont lieu le soir, la nuit, tard, dans l’espace public, alors que les viols les plus fréquents sont ceux fait par un conjoint, un ex conjoint, un ami, un proche, dans les espaces privés. En remettant une couche sur l’horreur des viols collectifs à Bordeaux, on repart sur les idées préconçues : si tu te protèges, que tu ne t’habilles pas de telle ou telle manière, que tu ne montres pas trop ta sexualité, tu ne seras pas violée. C’est faux.

Sauf que cette histoire est bien plus que celle qu’on nous raconte. C’est une histoire d’emprise, de contrôle coercitif et d’hommes incapables de s’éduquer et de penser le consentement. C’est une histoire de domination. En mettant en avant une histoire aussi barbare, on peut relativiser son propre viol, sa propre agression.

« Ca va, il ne m’a que mis un doigt. Et pis c’était mon copain… »

« J’ai lâché à un moment, parce qu’il insistait lourdement… C’est pas comme si j’étais à un gang bang... »

« J’ai réussi à sortir au bout de quinze minutes, alors que c’était un plan cul. Je suis couverte de bleus. Mais ça va, j’ai pas été violée… »

Ces faits horribles sont à la fois une sonnette d’alarme pour notre « milieu » où il est temps que beaucoup d’hommes se remettent en cause. Mais ils sont aussi une petite musique bien trop familière, qui véhicule des clichés sur les viols et sur le milieu libertin.

Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses à tout cela. Notre seule boussole devrait être de parler de la domination dans nos milieux, de ceux qui fabriquent les normes et surtout, de la souffrance et de la violence de celles qui subissent.

Victime, on te croit.

Prenez soin de vous.

N’hésitez pas à parler des hommes qui vous ont maltraités.

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