J’ai longtemps hésité à écrire cet article, car je ne savais plus où était la frontière entre mon intimité et le fait public. C’est pourquoi je n’entre pas dans des détails précis. Je veux bien être transparente, mais j’ai quelques limites. Il faut dire aussi que j’ai été bien refroidie.
Il y a deux ans et demi (septembre 2021), j’ai expérimenté le balançage public de comportements dangereux qu’un célèbre homme avec un podcast sur les masculinités avait eu, avec moi, avec son ex et avec de nombreuses femmes qui nous avaient contactées.
On pourrait appeler cela un call-out, moi j’ai appelé cela un cri de désespoir. Beaucoup l’ont vu comme une vengeance personnelle. Quelques unes ont compris l’intérêt réel de donner un nom, de donner les techniques et de montrer les preuves. Je pensais naïvement que cela allait l’atteindre. Je pensais naïvement qu’on allait me soutenir publiquement et en privé. Je ne vous fais pas le dessin : les portes se sont (presque) toutes fermées sur moi.
Pendant un an, il n’a été invité nul part, il a eu quelques mails de féministes bien connues (oui je sais…), parfois le soutien, et puis il est revenu à la vie publique. Des contrats, des conférences, des documentaires. Juste un an.
On pourrait dire que j’exagère, que ce n’est pas vraiment cette histoire qui s’est passée. Mais elle s’est déroulée sous mes yeux : j’étais en contact régulier et rapproché avec cet homme. Je voyais se dérouler une mascarade que je ne pouvais pas arrêter étant moi-même dans un cercle toxique et dangereux.
De mon côté, alors que je devais avoir du soutien pour me sortir de cette relation, j’ai constaté de moins en moins de réponses « du milieu » à mes sollicitations, parfois un air gênée en me croisant, des « qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? », tout en continuant de partager son podcast, de l’inviter à d’autres podcasts, à faire des vidéos rigolotes avec lui, car il est cool, sympa et qu’il a du vernis sur les ongles.
Faire de la place à un homme, qui parle de MeToo à toutes les sauces, mais qui a tellement fait de la merde, qu’il a détruit de nombreuses femmes, et je me compte aussi dedans, c’est donc ça le fameux « je vous crois ».
Pendant très longtemps, j’ai pensé que je ne pouvais pas vivre sans lui. Il faisait la pluie et le beau temps dans mon humeur, son regard faisait ma valeur, ainsi que ses paroles. J’ai pensé pendant très longtemps que j’étais dépendante affective, et que je lui gâchais la vie à lui demander de l’attention, à lui demander de me donner encore un shoot d’amour. Ce qui n’a jamais été le cas avec toutes mes autres relations. Sa technique à lui, c’est le chaud et le froid, c’est le contournement de la réalité. C’est t’envoyer des fleurs pour ton anniversaire, mais ne plus te parler, ou à peine pendant des semaines. C’est t’emmener en week-end à Honfleur, puis après ne plus répondre. C’est te dire que maintenant, vous êtes sûrement en couple vu comment cela se passe entre vous, mais c’est le dire à quiconque et c’est se sentir oppressé quand on parle de couple (True Story). Tu as juste l’impression d’être la plus grosse bouse au monde. La vague vient, forte, elle est pleine d’amour, des mots que tu n’as jamais entendus, du sexe comme tu en as jamais connu, et puis tout repart, plus vite et plus fort. Soit parce qu’il est déjà sur une autre, soit parce qu’il s’ennuie et que tu n’as plus de place dans sa vie. Il parait qu’il est inconstant, selon lui. Selon les syndicats, il est surtout manipulateur.
Je réfléchissais en courant à ce qu’on pouvait faire de ces hommes. Ceux qu’on ne peut pas classer comme violeur, comme agresseur. De ceux qui ne veulent pas consulter un psy (même si ce n’est pas la panacée), de ceux qui continuent à être dans nos luttes en faisant de la merde. Parce que finalement, quel crime a-t-il vraiment commis à part mentir, souffler le chaud et le froid, tromper son monde ? Est-ce que tout cela mérite réellement un coup d’éclat, une alarme tirée ? Doit-on se baser sur les dégâts ou sur une échelle de toxicité ? Que faire des hommes qui sont dans le orange dans le violentomètre ? Un homme avec une grande médiatisation doit-il être attrapé par la veste quand il se comporte comme un sale con, sans jamais franchir une ligne qui reconnaîtrait une violence volontaire ? Car finalement, ils le disent eux-même : ce n’est pas de leur faute, ils ne savent pas faire, pas parler, ils ne sont pas responsables des actes qui font mal à leur partenaire de vie, car oui, ils sont victimes du patriarcat, de la masculinité « toxique » même si ils disent hégémonique en conférence.
Quel merdier de sortir autant de conneries pour justifier d’être un sale con. Dans mon cœur et dans nos luttes, tant d’énergie déployée par ces hommes pour ne jamais se retirer de la scène et admettre publiquement qu’ils sont des sales cons.
Je pense sincèrement que s’il avait été un homme lambda qui ne parle pas de couple et de masculinités, j’aurais simplement pleurer chez mon psy et auprès de mes copines. J’aurais bloqué son numéro et je serais partie avec ma dignité. Mais il n’est pas cela. Cela ne m’amuse pas de venir parler des sales cons dans nos luttes. Cela ne m’amuse pas de revivre les traumas de septembre 2021.
Je me sens responsable, car j’ai redoré son blason en retournant avec lui. Il s’est senti pardonner, ce qui était vrai, et il n’a finalement pas eu besoin de crier sur les toits qu’on était à nouveau ensemble pour reprendre une place importante dans la vie médiatique. D’ailleurs, on le savait très bien : si quelqu’un.e l’apprenait, il aurait été un Saint et moi une menteuse. Les mots d’emprise et de manipulation ne seraient pas venus. Il le sait. On se l’ait dit après notre nouvelle première nuit.
Je ne sais pas quoi faire de ces hommes qui viennent bousiller les copines et les femmes. Je ne sais pas quoi faire des manipulateurs, qui tordent la vérité pour être confortable. Je ne sais pas ce qu’on doit faire des mecs qui savent ce que cela fait de souffler le chaud et le froid. Mais qui continuent. Comme le supplice de la goutte. Une à une, je prends, parce que je sais que c’est tout ce que j’aurais. Une à une, ça rend accro.
Il m’a rattrapé en août. Je voulais rompre. J’avais travaillé à cela, écrit mille textes, parlé des heures à des amies, j’étais prête à rompre. Il ne m’aimait déjà plus mais m’avait sollicité pour son déménagement (faut pas déconner, si ça peut servir). Il m’a rattrapée, il a continué. Et il a encore plus accéléré le jeu. Plus loin. Jusqu’à ce que j’ai peur d’envoyer des messages, car je ne voulais pas le déranger, jusqu’à ce que je pense que j’étais folle, que j’avais inventé cet amour. Je lui disais régulièrement, que ça n’allait pas. Qu’on ne se voyait pas assez, qu’on avait besoin de parler, que ce n’était pas le moment d’ouvrir la relation, qu’on n’était pas assez stable. Je lui criais mon désespoir, je lui ai crié mon état. J’ai tendu la main pour un dialogue, pour se dire tout, pendant des semaines, peut-être des mois. Il n’a répondu que par le silence. Je suis restée en vu pendant tellement de temps après mes colères. Le froid, le chaud, le froid, le chaud et puis le froid. Glacial.
J’aimerais bien me dire que j’ai vécu une histoire banale. J’aimerais bien la raconter en disant « un jour, j’ai rencontré un homme, il m’a fait croire qu’il m’aimait, mais il jouait avec moi. J’y ai cru trois ans. J’y suis même retournée. Tu me passes une bière ? »
C’est vrai qu’on peut facilement tomber sur des sales cons. Mais est-ce que tous les sales cons ont l’audience et l’aura de l’homme au podcast ? Je ne pense pas.
Alors on fait quoi d’eux ? Quand on a plusieurs récits de femmes qui ont souffert ? On met sous le tapis ? On continue d’inviter, de mettre en avant ? Ou on décide tout simplement d’arrêter de travailler avec des sales cons, pour qu’ils pourrissent dans la boue de petits cochons qu’ils ont eux-mêmes créée ?
Malgré moi, je sais déjà quelles réponses un certain féminisme va choisir. Parce qu’il est plus facile de tutoyer la réussite, plutôt d’admettre que son pote est véritablement un sale type.
Je le sais déjà. On m’a fait le coup déjà une fois. Comme lui.
Il l’a fait deux fois. Les autres suivront.
Le chien aboie, la caravane passe.
PS : je ne peux pas tout raconter puisque je ne suis pas seule et que je garantie l’anonymat des autres depuis 2021. Ce sont leurs histoires même si nos histoires sont entremêlées.
PS2 : si tu as l’impression que c’est ta situation avec le même homme, contacte-moi.




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