Loana est décédée.
Suicide, accident, on ne sait pas. Mais elle est décédée à 48 ans. Elle avait dix ans d’écart avec moi.
Et cela m’a fait pleurer de longues minutes cette semaine. J’ai ressenti beaucoup de colère, j’ai cherché comment je pouvais lui rendre hommage, j’ai écrit des bouts de phrases un peu partout. J’ai voulu du réconfort dans les communautés que je fréquente, et comme toujours, j’en ai peu trouvé.
Je pense que nous marchons sur la tête.
Accaparées à démontrer tous les mécanismes qui ont mené cette vie à vivre une longue agonie, nous avons oublié l’essentiel : soutenir celles qui ont vu en Loana un bout d’elle.
A 16 ans, je dansais en boîte avec des hommes bien plus vieux. J’ai connu les excès. L’alcool. Le sexe. J’ai évité la drogue. Je ne sais pas comment j’ai évité cela, j’avais le profil.
A 18 ans, j’ai découvert que j’étais bisexuelle, ou du moins, si cela peut faire taire tout débat : que je n’étais pas hétéro.
A 20 ans, j’avais déjà subi plusieurs harcèlements sexuels, plusieurs agressions sexuelles et plusieurs viols. Mes rapports aux hommes étaient extrêmement complexes.
A 30 ans, je suis devenue mère.
A 33 ans, j’ai rencontré des hommes suite à ma rupture avec mon mari et suis tombée dans de trop nombreuses relations toxiques dont une, quasi fatale, avec l’homme au podcast
A 35 ans, on m’a psychiatrisée. Je suis rentrée dans la case bipolaire, que je refuse aujourd’hui.
A 38 ans, j’ai intégré des communautés plus queer, plus sexuelles, plus en phase avec moi. J’ai recommencé à danser sur les tables et à rouler des pelles à qui je voulais.
A presque 40 ans, je suis donc multi traumatisée, psychiatrisée, non hétéro, politisée. Je le résume ainsi. Je suis une BiBi : bipolaire et bisexuelle. Comme Loana.
Moi, ce qui m’a sauvé, c’est certes mon capital culturel, même si je viens d’un milieu que les gens qualifient facilement « de beauf », mais c’est surtout le féminisme. L’idéologie féministe a tenu ma main dans le harcèlement massif que j’ai reçu en étant jeune et moins jeune, a essuyé mes larmes dans mes agressions et mes viols, m’a tenu debout contre tous quand j’ai dû être courageuse pour deux, trois, cinq, dix personnes, m’a appris à avoir des stratégies politiques, m’a donné l’envie de rencontrer des femmes qui ont elles-mêmes étaient au coeur de mes plus belles et grandes décisions, et qui ont su m’aider quand j’en ai eu besoin.
Alors pourquoi, lorsqu’une femme qui me ressemble sur beaucoup de points, je me retrouve au milieu d’un débat autour de la mémoire de cette femme, qui n’avait aucune problématique politique racistes et autres, au lieu d’avoir un total soutien de ma propre communauté ?
Pourquoi, aujourd’hui, on parle d’indécence bourgeoise sur des comptes de féministes blanches, autrices, journalistes, pour parler des hommages autour de Loana ?
Parce que ces femmes ne parlent pas à des femmes psychiatrisées, bisexuelles, militantes, multi traumatisées; elles sont dans le débat d’idées sur les réseaux et oublient un truc simple : la communauté.
Elles ont bien une communauté. Mais elles oublient qu’elles ne parlent pas en permanence à leurs ennemis. Elles parlent à d’autres femmes. Elles se plaignent de ne pas avoir assez d’audience « intersectionnelle »; mais elles ne font pas l’effort de se mettre à la plage de BiBi comme moi.
Les mauvaises langues diront que cela manque un peu de terrain, mais je ne connais pas les vies de toutes ces femmes. Et je ne les ai jamais croisées des endroits militants, hors les cadres intellectuels (festivals, salon du livre…), mais c’est sûrement probable qu’elles aillent vers l’altérité. Je ne peux pas être partout. Et je leur fais confiance pour se confronter à d’autres points vues féministes que le leur.
Il est vrai qu’avec mes allures de bourgeoisie culturelle, on ne se doute pas de ce que j’ai traversé. Mais on est plein comme moi. On a juste eu beaucoup de chance de ne pas être ultra médiatisées et d’avoir des mains tendues (famille, profs, amis et amiES, rencontres politiques…)
Pas comme Loana.
La violence des débats a oublié l’essentiel : toutes les femmes, et minorités, affectées par cette perte. J’ai donc compris que ma peine devait se vivre dans le silence, que vouloir se réunir, c’était indécent.
Valerie Rey Robert parle de féménicide. Je la rejoins. Loana est une victime d’un système patriarcal et d’un système validiste puisque psychophobe. Cette partie là a été bien mise de côté, au passage dans les saillies verbales de mon propre camp.
Est-ce que ça m’empêchera de lui rendre un hommage avec une bougie à l’église ? Non.
Est-ce que j’aurais aimé pleurer avec celles, qui comme moi, ont ressenti cette mort comme un signal sur leur propre existence ? Oui.
Mais je vais aller ranger mon indécence bourgeoise et j’irais danser sur une table avec mes plateformes à la prochaine sortie.
A toutes les Loana. Les survivantes. Et les mortes.
A toutes les militantes qui n’oublient pas qu’on existe.
Et à toi Loana. A qui je pensais souvent.
Vivement qu’on nous dise comment pleurer Britney Spears.



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