Je suis avec ma valise rose. Avec mon manteau grand ouvert. J’ai une écharpe vaguement posée autour du cou. Je n’en ai pas besoin. Je suis bien dans le froid.
J’ai mis une tenue courte. J’ai mis les petits collants du printemps et j’ai enfilé le short en cuir. J’ai soupiré quand j’ai vu le retard. Casque sur la tête, yeux en l’air, mes mains qui bougent sur ma valise avec mes trois bagues. On voit mes tatouages sur mes jambes. Je traverse les foules sans jamais m’inquiéter, en sachant où je vais, parce que finalement, je sais que rien ne m’arrête.
*
Je regarde mon portable. Il n’a pas répondu. Cela fait maintenant quelques heures. Et il n’a pas répondu. Je sais déjà qu’il ne répondra plus. Il m’expliquera vaguement que ce n’est pas le moment, qu’en fait il n’aurait pas dû. Parfois, ils parlent de leur égo. Parfois il assument : « c’est juste que… En fait… Tu es … Enfin tu vois. »
Oui, oui je vois. L’image. Le brillant. La femme sur le quai. La femme qui tient une conversation. La femme qui sort du quotidien parce que tu t’ennuies un peu .. et puis tu baises plus trop, donc c’est intéressant quand ça brille. Ça flatte l’ego. Ça flatte de se sentir moins médiocre. Je comprends.
Je crois que je fatigue de cette ritournelle.
Je suis fatiguée de ce manège. Je sais aussi que c’est profondément moi. Je cherche des pistes et des solutions. Parce que mon coeur est en chantier et en réparation. Que celle qui a vécu trois ruptures en six mois viennent se mettre à ma table. Il y a des promesses qu’on n’oublie pas. Et puis…
Mais je joue un personnage. Je l’ai construit de toutes pièces. Avec tout ce que je voulais être. Avec tout mon amour. A grand renfort de photos, de remarques de femmes fortes, de situations où j’ai dû sortir la tête haute. Le fameux « je comprends, aucun problème » que je joue sur tous les tons. Ne plus être en colère. Partir sans se retourner.
Le personnage, c’est celui qu’ils projettent en moi. Parfois, c’est celui de la femme forte qui n’a besoin de personne, parfois c’est la femme trop exigeante, certains disent que je suis manipulatrice et fausse. Il y a tellement de projection que souvent j’oublie où je suis vraiment.
Et puis comme aujourd’hui, j’ai les larmes aux yeux. Tout remonte. La raclure. Les autres ruptures. Les gens qui vivent avec quelqu’un.e, les gens qui sont attendus. Les gens qui sauvent leur couple. Et moi, je suis là. Je fais le bilan de qui à rattraper ma main. Qui a fait le choix de me respecter dans ces relations avortées.
Le personnage est trop lourd.
Il permet de se cacher et de ne pas montrer la peine, cette tristesse qui réjouit certains. Mais il m’entrave. Il donne une image de papier glacé. Les hommes voient le brillant. Ça donne envie tout cela. Et je continue le personnage.
Ils ne baissent pas celle que je suis. Ils baisent mon image.
C’est triste de dire cela. Mais je crois que cela me réjouit de savoir qu’ils ne touchent pas mon cœur. Je pense qu’on voit la tristesse parce que nous sommes en permanence alimentées par le mythe de l’épaule sur laquelle pleurer. Sur laquelle tout dire.
Alors si on commence à se dire qu’un personnage prend le dessus, n’est-ce pas un signe d’une grande détresse ?
Peut être. Je ne sais pas.
Je pense surtout que ça me permet de me protéger. Je reçois beaucoup d’amour. Je suis entourée. Des choses me font envie, mais je sais que ce sont des chimères. Je ne veux plus d’homme dans mon quotidien. Ils sont décevants. Je crois dans les Inséparables mais seulement avec ma partenaire. C’est comme ça.
Et je me dis que s’ils avaient vraiment envie, ils gratteraient un peu la surface. Mais à quoi ça sert vu qu’ils veulent le brillant ?
*
Il y a peu, alors que j’avais encore le cœur en bouilli sur la troisième rupture, j’ai invité un homme chez moi. Directement. Ça ne m’arrive jamais. Mais là j’avais besoin du personnage. Tout de suite.
Il ne savait pas qui j’étais, ce que je faisais, il a vu les livres partout, les affiches féministes, il a ri sur certaines. Il est monté dans ma chambre. On s’est embrassés. Et puis… Plus aucune partition. Plus aucun personnage. Il m’a regardé comme j’étais. Il m’a dit d’arrêter de jouer. De lui raconter ce qui se passait. Et pourquoi il était là. Et il a fondu sur moi. Il ne m’a pas baisé. Il n’a pas utilisé le brillant. Il a pris le dark. Et à chaque fois, qu’il vient dans mon lit, il prend l’intensité, le noir et la peine. On partage ensuite la lumière.
Et la magie opère à chaque fois.
Le personnage au placard. Juste soulever le couvercle. Ou ne pas s’approcher. Aussi. C’est bien de ne pas s’approcher. C’est bien de renoncer tout de suite.



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