Stromae, un métro et l’hôpital.

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TW : suicide, pensées suicidaires et hôpital psy

Le 9 janvier 2022, le jour de mes 35 ans, Stromae passe en direct du journal de TF1 et se met à chanter en plein interview. Le débat qui suit sur Twitter est délirant quand on y repense : alors que Stromae était dans le sacro-saint journal de 20 heures, il avait osé chanter et donc dé-qualifier la portée symbolique de l’émission d’information. Je me souviens de ce journaliste de droite qui expliquait que si on utilisait le 20h pour sa propre publicité, alors tout était foutu. On ne pourrait jamais plus faire la différence entre l’information et le divertissement, entre l’information et la publicité. Comme si on faisait encore la différence entre le publi-reportage dans les colonnes de l’Express et l’information…

J’ai toujours pensé que le problème n’était pas la manière dont Stromae avait promu une chanson, mais que c’était bien le sujet de la chanson qui était en cause. Il chantait sur les pensées suicidaires. Il chantait « L’enfer ». Il chantait les pensées qui font vivre un enfer, les pensées qui vont trop vite, la manière dont on essaye de s’en sortir, comment on tente de tout oublier, mais pas trop. « Du coup, j’ai eu parfois des pensées suicidaires. » C’est comme ci, les grand.es journalistes privilégié.es découvraient qu’on pouvait parler pensées suicidaires au plus grand nombre. Mais c’est vrai, ils ont raison, le suicide, c’est sale. C’est tellement sale qu’on va laisser ça aux émissions médicales, aux émissions confessions et peut-être parfois aux enquêtes policières, mais promis celui-ci, il était déguisé, c’était un meurtre. Le suicide, celui dont on ne prononce pas le nom près des gens concernés qui ont perdu un.e proche, celui qui n’existe pas auprès des enfants, celui qu’on murmure à peine en cours ou pour raconter la fin de Dalida. Ce suicide sale. Ce suicide là était au 20 heures.

20 heures. Des millions de gens qui regardent. Encore plus qui regarderont sur Internet. Les standards de Allo Suicide qui explosent. Les gens qui se rendent compte que, peut-être, avoir envie de se foutre sous un train, ce n’était pas normal.

Moi, le jour de mes 35 ans, je regarde cette vidéo sur Twitter. Je participe au débat sur l’information et le divertissement. Je suis sérieuse. Mais pour de vrai, j’écoute l’intervention de Stromae et à chaque fois, je pleure. Je ne pleure pas la justesse de la voix, la beauté des paroles, je pleure parce que ça fait deux mois que je suis en arrêt de travail, et cela fait deux mois que ces pensées viennent me bouffer quotidiennement. Deux mois à se dire qu’on ne mérite rien, qu’on ne sert à rien, que c’est mieux de s’arrêter là. Je ne le dis pas à mes proches, je le dis à mon psy et à ma nouvelle psychiatre. On a beau me dire que ce ne sont que des pensées, elles sont là.

Un mois plus tard, alors que je semble aller bien, que je me permets même d’aller au lancement d’un de nos livres, mon amant du moment m’emmène au bord de la mer. Il sait que même en février, même avec dix degrés et mon bonnet rose, j’ai envie de marcher sur la plage, de manger des crêpes, de me fondre dans ses bras et de lui rouler des pelles jusqu’à ce que ce que je perde ma salive. J’ai envie de faire semblant, j’ai envie d’être amoureuse, parce que c’est aussi ça de ne plus penser à mourir. Il me tient la main, il me fait rire. On boit quelques bières, on se dit des mots doux, on se remet de mois compliqués, on a passé une énorme épreuve, qui a sûrement un lien avec mon état. Il le sait. Mais il est là. Il est toujours là.

Pourtant le lendemain, moi, je ne suis plus là. Mon corps est là mais l’alcool a fait partir mon esprit. Il décide de me ramener chez lui. Dans la voiture, Stromae chante encore « l’enfer », je sens que ça part. J’ai envie d’ouvrir la porte de la voiture sur l’autoroute et de sauter. Je commence à griffer mes cuisses pour me ramener à la réalité. Je me répète que ce ne sont que des pensées. Plus tard, dans son canapé, en train de regarder une série, je reprends mon souffle. C’est passé. Mais c’était intense. Je décide de ne plus boire. Plus jamais.

On se dit toujours que c’est la dernière. Que ce sont des crises. Que oui, il y a des solutions, des gens qui nous aiment, des projets cools qui nous attendent. On voit disparaître des personnes, soit parce qu’elles ont peur, soit parce qu’on ne sait plus entretenir une relation. Je n’ai jamais su quoi répondre au fameux « et toi comment tu vas ? ». Proche de la pitié, pas loin de l’obligation sociale, ma sincérité du moment m’aurait poussé à dire « Ça va bien, surtout quand je m’arrache les cuisses et que j’évite le métro. »

D’ailleurs, c’est en ce 8 mars 2022, pendant que les copines manifestaient, que la crise a été la plus forte. Me promenant avec mon meilleur ami, B., celui qui me suit depuis quinze ans, il remarque rapidement mes pensées morbides, mes demandes loufoques autour de mon enterrement et surtout, surtout, il me vit sur un quai de métro, en train d’avancer toujours plus quand celui-ci arrivait.

La discussion arrive. Elle est pudique mais ferme. Mon B. ayant déjà perdu un ami, ne veut pas en perdre deux. Portée par lui, j’écris enfin un mail sincère à ma psychiatre. La décision est prise de m’hospitaliser dès le 9. Je n’avais pas encore parlé à mon ex mari de mes pensées. Encore moins à mes plus proches. Le soir, je faisais ma valise, le 9 j’arrivais dans ma chambre. Le soir, mon ex mari prenait cher, le 9, il n’avait toujours pas compris. Il est difficile de partager un tel secret. Et je ne pouvais pas faire plus.

Le 9, je pensais que l’hôpital allait me sauver. J’allais juste découvrir le système normatif le plus abouti de la médecine. Être folle, oui, mais pas n’importe comment si tu veux sortir.

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